Art’ualité :
chronique artistique
Exposition
Duale à la galerie «Esma» et au CCF
Bouras et
Ferroukhi revisitent les Mille et une nuits (du 19.12.06 au
20.01.07)
Ammar Bouras et
Noureddine Ferroukhi, deux comparses «évadés» du groupe
Essebaghine, nous convient à apprécier, l’espace d’un
duetto, leurs derniers travaux. Ils en ont adossé la
thématique des Mille et une nuits qu’ils revisitent, chacun
à sa manière, dans des corpus déclinés à travers plusieurs
médiums (toile, bois, papier… vidéo) et, ce qui est quelque
peu insolite, exposés concomitamment dans deux espaces très
courus du landerneau artistique algérois : l’opulente
galerie Esma de Riad El Feth et l’espace médiathèque du
Centre culturel français d’Alger (CCF).
Il était une fois deux artistes
Ammar Bouras est un pur produit de l’Ecole nationale
supérieure des Beaux Arts d’Alger où il enseigne
actuellement la photographie depuis plus d’une dizaine
d’années, après avoir obtenu un DNB-A en communication
visuelle et un DESA spécialité peinture. Il expose
régulièrement depuis 1992 tant en Algérie qu’à
l’international où il s’est affirmé comme représentant
significatif des jeunes artistes qui ont entrepris la
lourde tâche de travailler, de produire et d’exposer durant
les années difficiles traversées par le pays pendant la
dernière décennie. Il est aussi et surtout le pionnier
emblématique de l’Art vidéo qu’il n’a eu de cesse de
promouvoir, ouvrant ainsi une lucarne nouvelle pour le
public algérien dans l’expression et la création en arts
visuels contemporains. Il a représenté l’Algérie dans de
nombreuses manifestations culturelles à l’étranger,
notamment en France (où il est très connu) ainsi qu’à
Madrid, Barcelone, Oslo, Bari, Alexandrie, Lausanne. Il a,
en outre, bénéficié de nombreuses invitations et résidences
(Paris, Aix-en-Provence et Genève).
Noureddine Ferroukhi
enseigne l’histoire de l’art où l’Ecole nationale
supérieure des Beaux Arts d’Alger où il avait obtenu un
diplôme en céramique et peinture avant de poursuivre ses
études en France à l’Ecole du Louvre (muséologie) puis à
l’Ecole nationale du patrimoine de Paris
(conservation/musée). Il a enfin décroché un DEA en
Histoire de l’art (Sorbonne Paris I).
Son parcours artistique est rythmé, depuis 1988, par de
nombreuses expositions personnelles et collectives tant à
Alger qu’à l’étranger, notamment à Paris, Marseille,
Grenoble, Koutaïssi (Géorgie) et Sanaâ (Yémen). Céramiste,
peintre, installateur impénitent, il vient de nous montrer
dans la présente exposition des qualités de redoutable
vidéaste avec «Nuit andalouse» et «Kisset hob».
Il était une fois des œuvres picturales
Ammar Bouras, figure de proue de la technique mixte à base
de lacérations de photos et de collages de textures
diverses judicieusement assemblées et savamment lardées de
matière picturale, donne à voir à la galerie Esma des
œuvres où la photo impose son omniprésente magie, donnant
aux tableaux la subtile fragrance qui s’en dégage. Une
quinzaine de techniques mixtes sur toile ou sur bois, dont
la taille varie entre 62/42 cm et 170/150 cm et dont les
titres évoquent des personnages mythiques des Mille et une
nuits («Cyber-Schahrazad», «Donyazad», «Transite
Schahrazad», «S.M.S– Schahrazad») ainsi que des visiteurs
mystérieux comme «Sonia» et «Le Voyeur virtuel» qu’il
reconvoque une certaine «Nuit d’octobre», «La nuit 1002».
On connaissait «Le jour du lendemain», Bouras nous invente
la nuit du lendemain. Pourquoi pas ? Dans ces œuvres
protéiformes identitaires de son vocabulaire et de son
langage artistiques, on remarque qu’il ne peut résister à
la tentation de la déconstruction avec ses formes
découpées, juxtaposées, contrastées, surimprimées, et ses
ruptures d’échelles si caractéristiques. Il restitue, ce
faisant, une atmosphère anecdotique qui donne aux
compositions leur caractère anthropomorphique. Le
métissage, le brassage, la reconstitution de l’image
fragmentée par des références allusives crée une certaine
animation des espaces, une mobilité qui magnétise le regard
du spectateur et requiert une certaine agilité mentale pour
en catalyser le sens. Un jeu subtil nécessité par la grande
richesse du discours esthétique bourassien. On peut y
puiser volontiers les ressources d’un exercice jubilatoire
rare dans un paysage culturel où commencent à proliférer
des espaces improbables où sévissent les croûtes
tautologiques du prêt à regarder qui font le miel de
certains «artistes» gesticulateurs médiatiques sonores et
assidus des arcanes institutionnels.
Noureddine Ferrroukhi, comme en contrepoint du travail de
Bouras, privilégie l’expression figurative. La figuration
dont il nous gratifie est cependant très singulière, elle
campe des personnages qui brillent par une présence bon
enfant que seul Ferroukhi sait décliner et à laquelle il
nous a habitués. Il nous donne à voir une vingtaine de
tableaux traités en acrylique sur bois, sa technique de
prédilection, dont la plupart sont de moyenne dimension
(120/120 cm). Ces œuvres, qui sont toutes des portraits à
une exception près, sont distribuées en quatre séries :
«Série serrures», «Série les fruits», «Série couples»,
«Série patchworks», toutes aussi drolatiques les unes
que les autres et mettant en scène des personnages investis
d’un bouquet suave d’espièglerie. Chaque tableau est habité
par une histoire que l’artiste mâtine d’une verve prégnante
de malice.
La sobriété des formes et le choix des couleurs sont
empreints d’une syntaxe assez particulière qui devient,
d’exposition en exposition, le label de la main
ferroukhienne. L’orchestration insolite des morphologies et
de la palette – qui obéit un tant soit peu au «principe de
Cézanne» de dessiner par la couleur – se traduit par une
déclinaison frontale de personnages bigarrés actants
sympathiques et attachants de scénarii anecdotiques dont la
truculence n’a d’égale que la délicatesse poétique qui
émane de l’aspect narratif des tableaux. L’humour qui
jubile dans ces œuvres s’épaissit parfois de sonorités, de
dérision et d’ironie légère. Les titres ne sont pas en
reste et sont patinés de drôlerie : «L’homme à la banane»,
«L’homme aux pêches», «L’homme aux cerises», «L’homme aux
raisins», entre autres. Par la particularité de son
langage, Ferroukhi a su garder une certaine insularité par
rapport à la doxa ambiante qui lui confère une certaine
latitude de distanciation par rapport aux isthmes qui
foisonnent dans l’art moderne et contemporain.
Ces
portraits archétypaux, qui peuvent sembler triviaux,
recèlent quelque chose de sublime qui les rend proches de
nous et l’on se prend d’une certaine empathie envers ces
personnages en train de dérouler une vie paisible au gré du
temps qui coule, tranquillement, dans l’insouciance. Et
«c’est – comme disait Jean-François Millet – le côté
humain, franchement humain qui (nous) touche le plus dans
l’art». Oui, ce côté humain qui traverse l’iconographie de
Ferroukhi et le côté merveilleux des distorsions qu’il
donne à ses personnages pour les rendre si expressifs par
l’impersonnelle crudité qui les imprègne.
Il était une fois des installations vidéos
Le lendemain du vernissage de l’exposition (première
partie) à la galerie Esma, eut lieu le vernissage de la
deuxième partie consacrée aux installations vidéos
accueillies par l’Espace médiathèque du Centre
culturel français.
Amar Bouras nous livre un travail de longue haleine qu’il
a entrepris, il y a plus de six mois, quand il s’est mis à
faire de la cyber-interactivité, en interpellant via
Internet des correspondantes du monde entier pour les faire
participer à son projet d’illustration de sa thématique des
Mille et une nuits. Il demande à chaque correspondante –
qu’il baptise «cyber-Schahrazad»- de lui transmettre
l’image de la partie la plus belle de son anatomie. Le
résultat, déconcertant à plus d’un titre, est restitué sous
forme de photographies de dimensions inégales et déclinées
en patchwork polychrome et polysémique qui nous donne à
zieuter les fantasmes anonymes de femmes de tous les
continents. Une manière de souligner le caractère
intemporel et universel des Contes des «Mille et une
nuits», d’une part, et de donner à faire une lecture
analytique des fantasmes qui hantent la gent féminine à
travers le monde. Sur deux écrans vidéos superposés, on
voit simultanément défiler en boucle des bribes de
conversation virtuelle entrelardées de lancinantes images
tronquées qui donnent aux dialogues reconstitués
l’animation humoristique qu’elle requiert. Dans les
patchworks collés aux murs de part d’autre des deux écrans,
on dénombre un déferlement d’images représentant des mains,
des pieds, des cheveux, des yeux, des jambes, des seins,
des nombrils, des croupes, images fragmentées perverties
par des rehauts picturaux et des surimpressions pertinents,
avec parfois des agrandissements de détails on ne peut plus
intimes, retravaillés de manière truculente en vue de
permettre une certaine distanciation dans le regard.
Quant à Noureddine Ferroukhi, il nous gratifie d’une frise
constituée d’une quarantaine de petits tableautins en
technique mixte collés à des napperons en plastique courant
le long des murs tout autour de deux écrans séparés
accueillant chacun une animation vidéo. La première, d’une
durée de quatre minutes, offre à notre écoute une musique
de fond scandée visuellement par le mouvement pendulaire
d’un lustre en cristal. La séquence de cette «Nuit
andalouse» se termine en apothéose musicale pour reprendre
aussitôt après.
La seconde vidéo est de même durée et
passe également en boucle. Elle représente frontalement une
bouche maquillée de manière baroque dont les lèvres d’un
rouge éclatant rutilent dans un mouvement articulatoire
scandant le mot «Hob» à travers toutes les
déclinaisons de cette racine étymologique. Il n’y manque
que la formule publicitaire en vogue actuellement «N’hebha
ou n’hab elli ihebha». La déclamation de cette «Kisset hob»
(histoire d’amour) revisite ainsi ce mot magique à travers
tous les temps, les substantifs, les adjectifs, les
épithètes, toutes les configurations grammaticales en
langue arabe. Chaque séquence se termine également par un
final emprunté à l’intemporelle et universelle voix d’Oum
Kaltoum. Cette vidéo n’a pas manqué de subjuguer tous les
regardeurs. Pour un coup d’essai, c’est manifestement un
coup de maître.
Il était une fois un livre-catalogue
Pour pérenniser la mémoire de cette exposition, les deux
exposants ont réalisé un catalogue d’une grande richesse
textuelle et iconographique avec notamment des extraits des
«Mille et une nuits», des passages d’écrits autour du même
thème portant les signatures de Naguib Mahfouz, Assia
Djebbar, Pietro Citati, Mourad Djebel, André Brink,
Abdelfettah Kililo, Djamel Eddine Bencheikh et Wassiny
Laredj. Rien que ça ! Auxquels il faut ajouter les écrits
de jeunes écrivains qui défraient régulièrement la
chronique littéraire ces derniers temps : Mustapha
Benfodil, Adlène Meddi, Hajar Bali, Habib Ayyoub et
El-Mahdi Acherchour. Le tout agrémenté d’illustrations
graphiques conçues par les deux artistes. Sans oublier les
merveilleux textes insérés dans l’ouvrage et signés de
Nadira Laggoune-Aklouche et de Rachida Triki. Ce livre, qui
se veut être un livre-catalogue (ou catalogue-livre) et
sera commercialisé dans les librairies, est une réalisation
des Editions Barzakh qui accompagnent assez souvent des
manifestations culturelles et artistiques, les arts
plastiques en particulier.
Il était une fois Bouras et Ferroukhi
Bouras et Ferroukhi, des alter-ego très représentatifs du
paysage artistique algérien ont su accorder les cordes de
leurs talents respectif s pour nous concocter un événement
culturel de premier ordre. Des initiatives de ce niveau, on
en redemande.
Il était une fois Bouras et Ferroukhi, deux artistes
plasticiens qui s’entendaient comme larrons en «fo’art».
Et ce n’est pas fini de sitôt !
M. M.
N. B. : ça se passe à la galerie Esma et au CCF du 19.12.06
au 20.01.07